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 [conte] Bisclavret

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Mara
Responsable des contes
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Date d'inscription : 18/05/2006

MessageSujet: [conte] Bisclavret   Mar 4 Juil - 14:39

BISCLAVRET


Puisque j’entreprends de composer des lais, je ne veux pas oublier Bisclavret. En breton son nom est Bisclavret mais les Normands l’appellent Garwaf (comparer avec Werewolf).

Autrefois on pouvait entendre raconter, et il arrivait souvent, que beaucoup d’hommes devenaient loups-garous et avaient leur gîte dans les bois. Un loup-garou c’est une bête sauvage. Aussi longtemps qu’il se trouve dans cet état bestial, il dévore les hommes, fait beaucoup de mal, vit et circule dans la profondeur des forêts. Mais j’abandonne cette question, car je veux vous raconter l’histoire du loup-garou.

En Bretagne, demeurait un seigneur et les louanges que j’ai entendues de lui sont prodigieuses. C’était un beau et brave chevalier qui se comportait avec noblesse. Il était intime avec son suzerain et tous ses voisins l’aimaient. Il avait épousé une femme de grand mérite au visage affable. Tous deux s’aimaient. Mais une chose inquiétait beaucoup l’épouse : il disparaissait chaque semaine pendant trois jours entiers sans qu’elle sache ce qu’il devenait ni où il allait, ignorance qu’elle partageait avec tous les siens.
Une fois où il était de retour chez lui, joyeux et gai, elle l’a questionné longuement :
« Seigneur, dit-elle, mon bon ami, il y a une chose que je vous demanderais bien volontiers si seulement je l’osais, mais je crains tellement votre colère, c’est ce que je redoute le plus au monde. »
A ces paroles. il la prend par le cou, l’attire à lui et lui donne des baisers :
« Dame, dit-il, demandez donc ! Vous ne poserez jamais de question sans avoir de moi la réponse, si du moins je la sais.
— Ma foi, pense-t-elle, me voilà sauvée ! Seigneur, mon émoi est tel pendant les jours où je suis sans vous, je ressens dans mon cœur une douleur si grande et j’ai tellement peur de vous perdre, que si on ne me réconforte bien vite, il se pourrait que je meure avant longtemps ! Allons, dites-moi où vous allez, où vous êtes, où vous demeurez ! Mon sentiment est que vous aimez une autre femme, et s’il en est ainsi, vous commettez une faute.
— Dame, dit-il, pitié, au nom de Dieu !
Il m’arrivera malheur si je vous le révèle, car cela vous détournera de m’aimer et causera ma perte. »

Quand la dame a entendu cette réponse, elle a bien compris qu’il ne plaisantait pas. Elle lui pose souvent des questions, le comble de caresses et de flatteries, tant et si bien qu’il lui raconte ce qui lui arrive, sans rien lui dissimuler.
« Dame, dit-il, je deviens loup-garou. J’entre là -bas, dans cette grande forêt, et au plus épais du bois, je vis de proies et de rapines. »
Quand il lui a tout raconté, elle lui demande de préciser s’il enlève ses vêtements ou s’il les garde.
« Dame, répond-il, je vais tout nu.
— Dites-moi, au nom de Dieu, où sont vos vêtements ?
— Dame, cela ne vous le dirai pas, car si je les perdais et si on me savait dans cette situation, je resterais -garou pour toujours. Alors, il n’y aurait plus pour moi de recours jusqu’au moment où ils me seraient rendus. C’est pour cela que je ne veux pas qu’on le sache.
— Seigneur, répond la dame, je vous aime plus que tout au monde. Vous ne devez rien me cacher ni redouter quoi que ce soit de ma part. Vous paraîtriez ne pas m’aimer.
—Qu’ai-je fait de mal ? Pour quelle faute redoutez-vous de moi quoi que ce soit ? Dites-moi le secret et vous ferez bien.
Elle le tourmente et l’entreprend tellement que, ne pouvant faire autrement, il le lui révèle :
« Dame, dit-il, à côté de ce bois, près du chemin que je prends, s’élève une vieille chapelle qui, souvent, me rend grand service : Il y a là une grande pierre largement évidée, placée sous un buisson. C’est à cet endroit que je dispose mes vêtements, sous le buisson, jusqu’au moment où je reviens à la maison.»

La dame écoute ce récit prodigieux et elle en devient toute rouge de peur. Cette histoire la plonge dans l’effroi. Elle réfléchit aux diverses manières dont elle pourrait se séparer de son mari, car elle ne veut plus coucher avec lui. Il se trouvait dans le pays un chevalier qui l’avait longtemps aimée, multipliant prières et requêtes et persévérant à la servir. Mais elle ne l’avait jamais aimé et ne lui avait pas, non plus, promis son amour. Alors, elle le convoque par l’intermédiaire de son messager et lui découvre ses sentiments :
« Ami, dit-elle, soyez joyeux ! Le désir qui vous tourmente, je vais le satisfaire aussitôt. Vous ne rencontrerez aucun obstacle : je vous accorde mon amour et ma personne. Faites de moi votre amie! »
Le chevalier la remercie courtoisement, il lui rend sa promesse et elle engage sa foi par serment . Puis elle lui raconte comment son mari s’en va, ce qu’il devient, et elle lui révèle tout l’itinéraire qui le conduit à la forêt. Après quoi, elle l’envoie dérober les vêtements de son mari. C’est ainsi que Bisclavret fut trahi et mis en mauvaise posture par sa femme. Mais, du fait qu’on le perdait de vue bien souvent, l’opinion commune fut que, cette fois, il était définitivement parti. On fit maintes recherches et enquêtes à son sujet, mais sans jamais le trouver, si bien qu’il fallut abandonner les recherches. La dame épouse donc celui qui l’avait longtemps aimée.

Une année entière se passe ainsi, jusqu’au moment où le roi part pour la chasse. Il se rend tout droit a la forêt où se tient le loup-garou. Les chiens, une fois lâchés, le rencontrent sur leur passage. Toute la journée, chiens et veneurs courent après lui, tellement qu’il s’en fallut de peu qu’ils ne le prennent, ne le déchirent et ne le mettent a mal. Mais dès qu’il aperçoit le roi, il court à lui pour demander pitié. Après l’avoir saisi par l’étrier. il lui baise la jambe et le pied. A sa vue, le roi, qui est tout effrayé, appelle tous ses compagnons de chasse :
« Seigneurs, dit-il, approchez! Contemplez ce prodige, et voyez comme cette bête se prosterne. Elle possède la raison d’un être humain. Elle implore sa grâce. Faites-moi reculer tous ces chiens, et veillez à ce que personne ne la frappe ! Cette bête a intelligence et raison. Hâtez-vous! Partons! A la bête j’accorderai ma protection, car je ne chasserai plus d’aujourd’hui. »

Le roi, alors, s’en retourne et le loup-garou le suit. Il se tient tout près de lui, ne veut pas s’en séparer et se garde bien de l’abandonner. Le roi l’emmène dans son château, il en est tout heureux et cela lui plait beaucoup, car il n’a jamais rien vu de semblable. Il regarde le loup-garou comme un prodige et l’entoure des plus grands soins. II recommande à tous les siens de bien le soigner par amitié pour lui, de ne lui faire aucun mal, et de ne pas le frapper. Qu’on veille à bien lui donner à boire et à manger. Les chevaliers s’en occupent volontiers. Tous ]es jours le loup-garou allait se coucher parmi les chevaliers et tout près du roi. Tout le monde s’occupe de lui avec sympathie, tant il est brave et doux. Jamais il ne veut faire le moindre mal. Partout où le roi doit se rendre, il lient a l’accompagner et constamment il reste a ses côtés. On voit bien qu’il a de l’amitié pour le roi.

Apprenez ensuite ce qui arriva. A une cour que tint le roi, furent convoqués tous les barons qui lui devaient leurs fiefs, pour qu’ils participent à la cérémonie et donnent plus d’éclat au service. Le chevalier qui a épousé la femme de Bisclavret s’y est rendu en magnifique équipage. Il ne savait ni ne pensait trouver le mari si proche. Dés qu’il arrive au palais et que le loup-garou l’aperçoit, d’un bond, il se précipite sur lui, le saisit avec ses crocs, et le tire à lui. II n’aurait pas tardé à le blesser affreusement si le roi ne l’avait pas rappelé, en le menaçant d’un bâton. Par deux fois, il veut mordre le mari ce jour-là. La plupart des assistants sont stupéfaits, car jamais il n’avait eu une attitude semblable envers personne. Tous dans le château déclarent qu’il n’agit pas sans raison. Le chevalier, de quelque manière que ce soit, lui a fait du mal, car l’animal se vengerait volontiers. Mais pour cette fois, les choses en restent là , jusqu’au moment où les invités de la fête se séparent et que les barons prennent congé. Ils retournent chez eux et dans les tout premiers, je crois bien, le chevalier attaqué par le loup-garou. Il n’est pas étonnant qu’il le haïsse.

Il se passa peu de temps, je pense, d’après la façon dont je comprends les choses, avant que le roi, si avisé et si courtois, ne retourne dans la forêt où l’on a trouvé le loup-garou. Et celui-ci l’accompagne. Cette nuit-la, sur le chemin du retour, le roi se loge dans le pays. La femme de Bisclavret le sut. Elle s’est habillée avec élégance. Le lendemain, elle va parler au roi et lui fait parvenir un magnifique cadeau. Lorsque Bisclavret la voit s’approcher, personne ne pourrait le retenir, il se précipite sur elle, comme pris de rage. Apprenez comme il s’est bien vengé : il lui arrache le nez ! Que pouvait-il lui faire de pire ? De tous les côtés, on le menace et déjà on allait le mettre en pièces, lorsqu’un homme plein de sagesse dit au roi : « Seigneur, écoutez-moi bien ! Cette bête a vécu auprès de vous, tous nous l’avons vue pendant longtemps, et nous sommes allés souvent près d’elle : jamais elle n’a fait de mal à personne ni ne s’est montrée cruelle, sauf envers la dame que voici. J’en atteste la fidélité que je vous dois, la bête a quelque motif de colère contre la dame et aussi contre son mari. Elle, c’est la femme du chevalier pour qui vous aviez autrefois tant d’amitié. Depuis bien longtemps il a disparu sans qu’on sache ce qu’il est devenu. Soumettez donc la dame au supplice, pour voir si elle ne vous révélerait pas quelle raison a cette bête de la haïr. Faites-le lui avouer, si elle le sait. Nous avons vu se produire bien des merveilles en Bretagne. , Le roi, suivant son conseil, garde le chevalier prisonnier et d’autre part il fait saisir la dame qu’il a soumise à une cruelle torture.

Sous l’effet tant de la torture que de la peur, elle raconte tout ce qui est arrivé à son mari : la manière dont elle l’a trahi en lui enlevant ses vêtements, le récit qu’il lui a fait de ce qu’il devenait et de l’endroit où il allait. Depuis qu’elle lui a dérobé ses vêtements, on ne l’a plus revu dans le pays. Elle croit donc vraiment et elle est bien persuadée que la bête est Bisclavret. Le roi demande les vêtements à la dame et, que cela lui fasse plaisir ou non, il les fait rapporter et présenter au loup-garou. Mais une fois qu’on les a placés devant lui, il n’y prête absolument aucune attention. Alors l’homme de bien qui, la première fois, avait conseillé le roi lui déclare :
« Sire, vous ne vous y prenez pas de la bonne manière !
Pour rien au monde ce loup-garou ne reprendrait ses vêtements devant vous ni ne changerait son apparence animale. Vous ne savez pas l’importance que cela a pour lui. C’est pour lui une très Brande honte. Faites-le conduire dans vos appartements et faites porter en même temps les vêtements. Laissons-le là un long moment et, s’il redevient homme, nous le constaterons bien. »
Le roi lui-même le conduit et referme sur lui toutes les portes. Au bout d’un certain temps, il retourne dans la pièce en emmenant deux seigneurs avec lui. Tous trois pénètrent dans la chambre et, sur le propre lit du roi, ils trouvent le chevalier endormi. Le roi court l’embrasser, plus de cent fois il le prend dans ses bras et lui donne des baisers. Dès qu’il le peut, il lui rend tout son domaine et lui donne plus que je ne peux dire. Quant à sa femme, il la fait partir et la chasse du pays ! Et avec elle s’en va celui pour qui elle a trahi son mari. Elle en eut de nombreux enfants, bien reconnaissables ensuite à leur air et a leur visage. Bien des femmes de sa lignée, c’est la vérité, naquirent sans nez et vécurent souvent ainsi.

L’histoire que vous venez d’entendre est vraie, n’en doutez pas. On en fit le lai de Bisclavret pour en garder le souvenir à jamais.

Source : http://www.rom.uga.edu/mac/fassaf/poesie.medievale.html

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